L'Exposition, organisée par l'Association ARTS CULTURES et FOI de SAINT GERMAIN EN LAYE aura lieu du samedi 13 au dimanche 21 février 2010.

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septembre 2010
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Un thème privilégié …

Ecce Homo : « Voici l’Homme »

Un thème privilégié pour la peinture

L’expression latine Ecce Homo, passée telle quelle dans notre langage religieux et culturel, ne peut se comprendre qu’en commençant par relire le récit évangélique de la comparution de Jésus devant Pilate (Jn 18,28-19,16).

Dans le faux procès intenté contre le prophète de Galilée, le gouverneur romain comptait faire de la flagellation un moyen de diversion. Le spectacle de l’homme lamentable et ridicule devait suffire à démontrer la vanité de ses prétentions royales. En lançant à la foule son « voici l’homme » il entendait se débarrasser le plus vite possible d’un cas de conscience trop embarrassant.

Mais le texte de saint Jean donne du procès une vision plus profonde. Derrière les paroles de Ponce Pilate il suggère de discerner en Jésus l’Homme véritable qui, au sein de cette humiliation même, inaugure une ère nouvelle pour toute l’humanité. Ainsi l’exhibition du présumé coupable, qui pourrait en rester au sens le plus banal de « voici votre homme, cela vous suffit-il ? », tourne à l’apparition du Juste bafoué, porteur d’une identité supérieure et universelle. Grâce à cet homme couronné d’épines, lacéré de coups de fouet et vêtu d’un manteau rouge, se dévoilent sous nos yeux, en une synthèse emblématique, la condition humaine commune à tous et la majesté d’un Dieu humble, doux, vulnérable.

Dans le déroulement de la Passion la scène de l’Ecce Homo représente un moment crucial. Tout peut encore basculer. Pilate a le pouvoir de relâcher cet homme ou de le condamner. Déconcerté par une personnalité hors normes il se défausse sur la foule pour le jugement final. Chacun est donc mis en demeure de se prononcer, sans échappatoire. Chaque liberté doit s’engager envers la liberté royale de l’Innocent, celui qui vient d’ailleurs au nom de la vérité. Il ne vient pas seulement réveiller, comme Bouddha, ni dépouiller l’homme de son masque, comme Socrate. Il vient révéler qui est l’homme.

L’Ecce Homo, pour un chrétien, désigne donc le Christ Jésus, vrai Dieu et vrai Homme, noblesse et faiblesse mêlées dans une configuration inédite, unique au monde. D’un point de vue artistique nous avons là une image indépassable de la beauté. Celui que le psaume 45 appelle « le plus beau des enfants des hommes » se présente aussi comme le serviteur souffrant « qui n’a ni beauté ni éclat pour attirer nos regards » (Is 53,2). Ce paradoxe contient l’épiphanie du grand mystère de la vie : beauté de Dieu apparaissant dans l’homme et beauté de l’homme retrouvée en Dieu seul. C’est précisément ce que Dostoïevski a formulé dans son roman intitulé L’idiot. Il met dans la bouche de son héros, le prince Mychkine, cette annonce prophétique : « La beauté sauvera le monde ». Dans son esprit le Christ rayonne de la seule beauté qui ne soit pas esthétique, éphémère, ambiguë, mais identique à la bonté et à l’amour, donatrice d’une plénitude capable de restaurer l’harmonie entre les êtres.

Cette image de l’Ecce Homo traverse l’histoire de l’art en Occident, particulièrement dans la peinture. De nombreux peintres ont cherché à représenter le Christ aux outrages, sa comparution devant Pilate, sa présentation face au peuple réclamant sa mort. Bien entendu le résultat est très inégal selon la justesse d’inspiration des artistes. Sans me risquer à évaluer telle ou telle œuvre en particulier, je voudrais simplement tenter d’explorer la richesse de l’image pour que s’ouvre largement le champ des possibles. Je voudrais en même temps montrer comment certains critères de qualité peuvent orienter l’interprétation hors des pieuses et plates illustrations.

Le premier défi à relever est celui de la synthèse entre la gloire et l’agonie, la beauté et l’humiliation, la divinité et l’humanité du Sauveur. Comment la couronne d’épines peut-elle être perçue comme un diadème royal ? Comment le manteau rouge peut-il être à la fois une misérable tunique trempée de sang et la cape rutilante du souverain de l’univers ? Comment le visage abîmé par les crachats et les coups peut-il rayonner d’une lumière surnaturelle ? L’art dispose de multiples moyens pour résoudre cette énigme. Sans doute faut-il que l’artiste se laisse impressionner intérieurement par un long face à face avec ce Témoin de l’Unique. Parmi les plus saisissantes réussites sur ce point je note le film de Zeffirelli, Jésus de Nazareth. On y voit la silhouette de Jésus marchant vers Pilate, après sa flagellation, se détacher comme une flamme rouge dans l’encadré d’une porte d’où pénètre la lumière éblouissante de l’extérieur. L’Ecce Homo y devient la noble avancée du serviteur martyr sortant comme un revenant d’un tombeau de clarté.

Un autre défi devrait concerner le peintre qui cherche à s’impliquer au maximum dans son travail de création. Si l’Ecce Homo instaure un face à face, comment, en effet, ne pas y voir une invitation au connais-toi toi-même ? Il est frappant d’ailleurs que tant de peintres célèbres aient tenu à faire leur autoportrait, parfois de manière quasi obsessionnelle, comme Goya, ou encore à se mettre en scène dans leur oeuvre, comme Velázquez avec son fameux tableau des Ménines. L’autoportrait se réduit à une vaine entreprise de narcissisme s’il ne relève que d’un effet de miroir. L’éloge de Nietzsche par lui-même, intitulé ironiquement Ecce Homo, le montre avec éclat. D’où ce jugement sévère de Bernard Bro : « Chez les modernes, il revient à Ensor, avant Picasso, Mondrian, Modigliani ou Francis Bacon d’avoir montré la dérision ultime de l’autoportrait quand l’homme va seul à la recherche de son visage » (dans La beauté sauvera le monde, p.174). D’une certaine manière on ne peut peindre un Ecce Homo sans se poser la question : « Qui suis-je devant le Fils de l’homme ? ». Ici l’artiste n’est plus seul. Il peut briser le miroir s’il s’expose loyalement au regard de celui qui a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Jusqu’où est-il prêt à risquer son authenticité dans l’aventure ?

Un dernier défi s’impose alors. Comment le tableau de l’Ecce Homo concerne-t-il le visiteur qui le contemple ? Est-il capable de le mettre, lui, le tout venant, l’anonyme, en présence du grand mystère ? Est-il capable de faire surgir en lui, au minimum, une interrogation suppliante ? Certes, un tableau, par lui-même, n’a pas de vertu magique. Même un chef d’œuvre peut se heurter à un regard superficiel ou indifférent. Mais il serait contradictoire que l’artiste ne cherche pas à communiquer avec son semblable, sur un thème de ce genre, et tombe dans l’hermétisme d’une vision trop subjective. Précisément à cause de la triple ouverture instaurée par cet Ecce Homo il se doit de résoudre une équation à trois termes : le Christ, le peintre, le spectateur du tableau. C’est sans doute ce que Rembrandt a senti lorsqu’il a choisi d’enlever les personnages de la foule en face de Jésus dans le dernier état de sa gravure le Christ présenté au peuple. Il a compris qu’aucun vis-à-vis ne pouvait s’interposer. Désormais c’est le spectateur lui-même qui est directement impliqué dans le drame dont plus rien ne le sépare. Il faudrait qu’il se sente vu sans masque, regardé au fond des yeux, interpellé au cœur de sa liberté…

Le thème de l’Ecce Homo peut, sans doute, se traiter d’une infinité de manières. Le Christ, en effet, s’est identifié lui-même aux innocents persécutés, aux pauvres, aux enfants, aux disciples : « Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites ». Comment ne pas en tenir compte dans l’éventail des œuvres possibles ? Une seule direction est barrée : celle d’un art dévoyé par l’arbitraire d’une pure auto-affirmation, d’un « ecce homo » mesquin, individualiste et, au fond, nihiliste, comme on le trouve aujourd’hui dans certaines prétentions de créativité artistique. Ce degré zéro de l’art mérite la remarque cinglante du poète Christian Bobin : « Aujourd’hui les gens sont occupés à tuer Dieu. C’est une occupation à plein temps ». Défendre une autre vision de l’art consiste justement à prendre parti sans ambiguïté pour l’Ecce Homo christique.

Pour conclure j’aimerais citer deux formules poétiques du même Christian Bobin, tirées de son petit livre Le Christ aux coquelicots. Centrées sur la couleur rouge elles pourraient servir de prière à un peintre en quête d’inspiration pour sa manière de traduire l’Ecce Homo :

« Tu es contagieux comme le feu des coquelicots traçant un chemin de contrebandier dans le sommeil doré des blés ».

« Tu es l’attaquant par grâce, l’incroyable insurrection du rouge de l’esprit dans le cœur éteint ».

Père Jean-Marc BOT

Curé de  la paroisse Saint Germain

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE

Intervention du Père Bot